Antoine Mortier est une figure majeure de la peinture belge d’après-guerre, restée volontairement en marge des courants dominants et des circuits mondains. Son œuvre, profondément personnelle, s’inscrit dans une recherche constante d’essentiel et d’intensité expressive.
Dès l’âge de quinze ans, il entre comme apprenti dans un atelier de sculpture monumentale, tout en suivant une formation artistique. Contraint de subvenir aux besoins de sa famille, il exerce divers métiers manuels (fourreur, estampilleur, encadreur, garagiste), qui nourrissent son rapport physique à la matière. Parallèlement, il fréquente les cours du soir de l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles (sections modelage, ornement, perspective, esthétique et dessin d’après l’antique) puis de Saint-Josse, développant une solide formation classique. Ses premières œuvres, encore figuratives, révèlent déjà une forte tension gestuelle et un sens de la construction.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il travaille comme choriste au Théâtre Royal de La Monnaie tout en poursuivant ses recherches picturales - à ses heures perdues, il fréquente régulièrement l’atelier libre d’Edgard Tytgat à Woluwé-Saint-Lambert -, notamment à travers le dessin et l’encre. À partir de 1944, il expose à Bruxelles et présente sa première exposition personnelle en 1946. Brièvement associé au groupe de la Jeune Peinture Belge, qu’il quitte rapidement pour préserver son indépendance, il se consacre entièrement à la peinture dès la fin des années 1940.
Dans un contexte marqué par la crise du marché de l’art des années 1930 et les menaces de la guerre, Antoine Mortier s’oriente vers une abstraction singulière. Refusant les voies dominantes, il développe une peinture gestuelle, puissante et incarnée, où le corps de l’artiste joue un rôle central. À contre-courant de la critique belge de l’époque, son travail anticipe certaines formes de l’expressionnisme abstrait, tout en restant ancré dans une simplification extrême du réel.
À partir des années 1950, sa reconnaissance s’étend à l’international : ses œuvres entrent dans des collections américaines, et il participe à de grandes manifestations comme les Biennales de Venise, São Paulo et Tokyo. Malgré cela, il demeure relativement incompris et doit continuer à travailler pour vivre, adaptant ses techniques à ses moyens (usage fréquent du papier et de l’encre). Son œuvre évolue dans une tension constante entre figuration et abstraction, réduisant les formes à leur signe essentiel.
Une rétrospective au Palais des Beaux-Arts en 1969 marque un tournant dans la réception de son travail. Sa peinture devient alors plus vigoureuse encore, sans jamais se limiter à un simple geste : chez Antoine Mortier, celui-ci reste toujours porteur d’un sujet longuement observé et synthétisé.
Dans les années 1980, il réalise une œuvre monumentale pour la station de métro Yser à Bruxelles, inaugurée en 1988. Une importante rétrospective lui est consacrée en 1986 aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique.
Jusqu’à la fin de sa vie, Antoine Mortier poursuit une œuvre exigeante et solitaire, fondée sur la rigueur, l’énergie et la quête d’une expression essentielle.