Né à Likasi (anciennement Jadotville), en République démocratique du Congo, Hugues Joly passe ses premières années dans un contexte marqué par l’autorité paternelle, son père étant militaire et réputé strict. De retour en Belgique, il est scolarisé à l’école Decroly avant de suivre une formation en horticulture. Parallèlement, son éducation religieuse se construit au contact de ses grand-mères, qu’il accompagne régulièrement à la messe. Cette double influence – rigueur morale et imprégnation spirituelle – constituera un socle déterminant dans son œuvre.
Lorsqu’il intègre l’atelier de La Pommeraie au tout début des années 1990, Hugues Joly développe un travail essentiellement centré sur des scènes religieuses classiques : descentes de croix, crucifixions, dernières cènes ou mises au tombeau. Ces premiers dessins, réalisés au pastel à l’huile, témoignent d’une iconographie traditionnelle, directement nourrie de sa foi et de son imaginaire chrétien.
Progressivement, une transformation s’opère. La figure féminine s’introduit dans ses compositions, d’abord sous une forme encore idéalisée et auréolée, puis de manière de plus en plus affirmée. Les femmes apparaissent vêtues, puis partiellement dénudées, jusqu’à occuper entièrement l’espace pictural sous forme de nus. Ce glissement marque un tournant majeur : la femme devient le sujet central de son œuvre, remplaçant peu à peu les scènes religieuses initiales. Inspiré par l’imagerie populaire – magazines de mode, figures médiatiques telles qu’Eva Longoria ou Claudia Schiffer – Joly développe une iconographie où la femme-objet, souvent en pose, s’impose comme motif dominant.
Un élément fondamental de son travail réside dans la tension entre désir et spiritualité. L’absence quasi totale de figures masculines – hormis des représentations de prêtres, de saints ou du Christ – renforce cette dynamique. Sur ses supports, l’artiste inscrit fréquemment des noms de modèles, mais aussi des prières, des listes de saints et de saintes. Ces ajouts textuels témoignent de ses lectures religieuses et traduisent ses interrogations profondes : comment concilier la représentation du nu féminin avec la foi chrétienne ? Comment exprimer le désir sans céder au péché ? Ces questionnements, évoqués notamment par Bruno Gérard, responsable de l’atelier de La Pommeraie, traversent toute son œuvre.
La découverte de l’œuvre de Félicien Rops constitue une étape décisive dans son évolution artistique. Marqué par l’audace de l’artiste namurois, notamment dans des œuvres comme La Tentation de saint Antoine, Joly s’autorise progressivement à dépasser son autocensure. Cette influence se traduit par une plus grande liberté iconographique et une affirmation du lien entre érotisme et spiritualité. Il exposera d’ailleurs plusieurs œuvres au Musée Félicien Rops, consacrant cette filiation.
Sur le plan technique, Hugues Joly amorce également une mutation importante. D’abord adepte du pastel à l’huile, il adopte ensuite la peinture à l’huile, ce qui modifie profondément son rapport au geste et à l’espace. Passant d’un travail assis sur plan horizontal à une pratique debout sur chevalet, il développe une gestuelle plus ample. Le trait se transforme : un cerne noir, de plus en plus épais, vient structurer les figures, pouvant atteindre plusieurs centimètres sur les grands formats. Les compositions gagnent en liberté, les poses deviennent plus naturelles, et les formats s’agrandissent. Travaillant dans l’urgence, sans souci de l’épaisseur de la matière, Joly produit des œuvres dont la conservation peut parfois s’avérer délicate. Deux tableaux conservés dans la collection de la Province de Hainaut illustrent clairement cette évolution stylistique : l’un, plus fin et détaillé, présente plusieurs figures féminines dans une approche quasi académique ; l’autre, plus libre, met en avant un traitement expressif avec cerne épais.
Le travail de Hugues Joly sera présenté dans plusieurs lieux, notamment à l’Hospice Comtesse de Lille et à l’Hôpital Notre-Dame à la Rose à Lessines, où il rencontre un réel succès. Cependant, la période du Covid-19 marque une rupture brutale. L’isolement et la fermeture de l’atelier de La Pommeraie affectent profondément l’artiste, qui sombre dans une forme de léthargie et un silence artistique. Il cesse de peindre.
Ainsi, l’œuvre de Hugues Joly se construit dans une tension permanente entre sacré et profane, foi et désir, discipline et liberté. Elle témoigne d’un parcours singulier où la représentation du corps féminin devient le lieu d’un questionnement existentiel profond, révélant les contradictions et les élans d’un artiste en quête de conciliation entre spiritualité et pulsion.