
Jane Graverol, Les harmonies naturelles, 1956. Coll. Province de Hainaut
Jane Graverol
Les Harmonies naturelles, 1956Dans Les Harmonies naturelles, Jane Graverol propose une image énigmatique fondée sur un principe d’hybridation qui lui est cher : un éléphant dont la tête et la trompe se transforment en cygne. Cette fusion inattendue, à la fois fluide et déroutante, donne naissance à une créature impossible, dont l’évidence visuelle entre en tension avec l’étrangeté conceptuelle. Le titre lui-même participe à ce trouble : en qualifiant de « naturelles » des harmonies qui relèvent manifestement de l’artifice et de l’imaginaire, l’artiste introduit un décalage ironique. Peut-être faut-il y voir une allusion aux proportions de la figure, dont l’équilibre formel semble, paradoxalement, parfaitement cohérent, ou accepter au contraire que cette « naturalité » ne soit qu’un jeu, soulignant la capacité de l’esprit à rendre plausible l’invraisemblable.
Cette œuvre s’inscrit dans une série d’associations animales que Graverol développe à la même époque, où elle explore les possibilités poétiques de la métamorphose : un dromadaire à tête de sphinx dans Le Frisson historique, un tigre dont les rayures se confondent avec des barreaux dans La Mauvaise Étoile, ou encore des oiseaux enfermés dans une mine dans Les Mille et une nuits. Ces figures hybrides, souvent situées dans des paysages minéraux ou désertiques, témoignent de l’importance du décor dans son œuvre, où rochers et étendues arides deviennent le théâtre d’apparitions étranges, suspendues entre rêve et réalité.
L’imaginaire de Graverol puise en partie dans son enfance : ayant grandi à Ixelles, à proximité du Musée d’Histoire naturelle, qu’elle visitait avec son père, elle développe très tôt une fascination pour les formes animales, qu’elle réinvente ici dans une logique surréaliste. Toutefois, loin d’une simple fantaisie, ces hybridations participent d’une réflexion plus profonde sur le rapport entre les images et les formes. Chez Graverol, le réel et l’imaginaire ne s’opposent pas mais se greffent l’un à l’autre, produisant des figures instables, ouvertes à une pluralité d’interprétations.
Présentées notamment dans des expositions sous le titre Les fables concrètes, ces œuvres — que Marcel Mariën introduit par la formule « Les bêtes ne vont pas à l’école » — revendiquent une liberté vis-à-vis des classifications rationnelles. Elles relèvent d’une logique poétique proche du romantisme et du rêve, que l’on peut rapprocher de certaines influences goethéennes, où la nature est envisagée comme un espace de transformations et de correspondances. Pourtant, toute tentative d’interprétation univoque se heurte à la résistance de l’image : chez Graverol, les mythologies semblent multiples et insaisissables, et dès que le sens paraît se fixer, il se dérobe. Les Harmonies naturelles incarne ainsi pleinement cette esthétique de l’entre-deux, où l’étrange surgit du familier et où l’imaginaire reconfigure silencieusement le réel.
- Date 1956
- Technique Huile sur toile
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Dimensions
100 x 80 cm (hors cadre)

