Nicolas Belayew s’enflamme contre le climatoscepticisme
Des nouvelles de Chicoutimi
Nicolas Belayew est un infatigable créatif : tour à tour graphiste, illustrateur et imprimeur, il est aussi passeur, enseignant, et animateur. Vingt ans après sa diplomation de l’ERG (Bruxelles), il affiche un parcours à la fois pluriel et cohérent en enchaînant régulièrement les projets qui croisent toutes les techniques liées à l’impression. Si son nom ne vous est pas encore familier, vous aurez probablement déjà entendu parler de lui à travers le fameux Festival Papier Carbone qu’il coorganise tous les deux ans au BPS22 depuis 2016.
Le 15 juin dernier, après un vol de 5000 km, il a déposé son baluchon et ses feutres pour une résidence de recherches de trois mois à Chicoutimi. Depuis, il triangule les territoires que sillonne la Rivière Saguenay, à pied, à vélo, en voiture, en bus, il ne quitte son carnet de dessins et son appareil argentique vintage que pour se rafraîchir dans les lacs et cours d’eau. C’est parce que sa pratique a séduit le jury des équipes artistiques du Centre Bang qu’il consacre l’été 2026 à observer la manière dont le vivant habite et transforme le territoire québécois. Son périple s’inscrit dans le contexte du programme d’échanges que poursuivent le BPS22 et Bang, avec le soutien du Conseil des arts et des lettres du Québec.
En documentant méthodiquement le décor de son exil à Chicoutimi, et en le comparant à celui de son lieu de vie (Charleroi), Nicolas Belayew observe les stigmates infligées par la main de l’homme et tente une comparaison. Il dit : "Ce sont toutes deux des villes où les activités industrielles sont centrales : elles ont influencé leur organisation. Tout à Charleroi est structuré (ou déstructuré) autour de l'industrie : les transports, l'organisation du bâti, même la forme du paysage avec les terrils, par exemple. Ici, l'activité tourne autour de l'aluminium et de la pâte à papier, grâce à l'eau comme moyen de transport et source d'énergie (…) . Il n'y a pas de terril, mais il y a par exemple un lac de bauxite qui occupe une grande place sur le territoire, mais qu'on ne voit que depuis des photos satellites. Et puis, le cours des rivières est interrompu par des barrages, ce qui crée une modification évidente du territoire. Il y a aussi des lignes de train qui traversent le paysage et qui ne sont là que pour le transport de marchandises et de l’industrie. Les forêts sont principalement des forêts de plantation qui servent à l'exploitation du bois".
Durant quelques jours, il pousse aussi l’exploration de l’autre côté du Fleuve Saint Laurent, vers Montréal, Trois-Pistoles et le Parc national du Bic. Dans ses déplacements, les sens en éveil, il voit jaillir la fantaisie de son décor quotidien et la transpose sur papier grâce à sa pratique nomade et assidue du dessin. Sa production d’instantanés crayonnés ou tracés au feutre, parfois rehaussée au lavis, révèle des formes vibrantes, joyeusement déglinguées. Parallèlement, il photographie selon un protocole précis, des scènes invariablement désertes, qui témoignent pourtant éminemment de la présence humaine.
Comme une archive virtuelle, un feuilleton hebdomadaire truffé d’anecdotes, Nicolas Belayew nous ouvre un journal de voyage où il partage aussi les tourments de sa pensée. Surgis alors, ligne après ligne, un Québec s’éloignant des images d’Épinal, impacté par les appétits humains. Dans ses illustrations émerge à côté de l’espièglerie et des réflexions pleines d’humour, une mélancolie mêlée d’angoisse.
À mesure que les jours s’écoulent, le travail n’est plus du tout contemplatif, il se fait explosif. Les incendies et la sécheresse qu’amènent les épisodes caniculaires cet été, alimentent une série de dessins qui se déploient, à l’encre de Chine, sur des papiers dont la taille grandit à mesure que les feux se propagent sur le globe. Ces représentations ne sont plus légères, elles se muent en instruments de contestation pour marquer les consciences de leurs lueurs parfois fluos. En les associant à des textes qui expriment son éco-anxiété croissante, il confie : "J'ai commencé une série de dessins grand format qui traduisent mon état psychologique face aux événements environnementaux de cet été que je qualifie "d’été de la fin du monde". C'est la première fois que je m'autorise à montrer que ces incendies, ces inondations, ces canicules m'affectent beaucoup. J'essaie de trouver une manière de relater ces émotions en conservant néanmoins un peu d'humour".
L’accord de partenariat entre le BPS22 et le Centre Bang qui franchit l’océan depuis 2017 voit fleurir une communauté artistique industrieuse et unie. Au Québec, Nicolas rencontre d’autres plasticien·nes avec lesquel·les il entretient un dialogue et qu’il a parfois rencontré en Belgique : Magali Baribeau-Marchand, Sara Letourneau, Mathieu Valade… Il y a aussi Karine Locattelli qui a passé le printemps dernier à Charleroi avant de retourner à Charlevoix (Québec) juste après le Festival Papier Carbone. Cet été, elle lui a, à son tour, fait découvrir son atelier, une de ses expositions en cours et aussi des lieux inspirants et parfois secrets. Elle partage avec l’artiste carolo son réseau et son expérience, elle lui propose aussi de savourer quelques spécialités locales, parmi lesquelles l’intrigante glace aux « trempages belges » … Comme ses prédécesseurs, Nicolas Belayew est arrivé avec son propre regard, ses outils et ses préoccupations, mais il se laisse doucement transformer par le territoire et les gens qui l’animent. Après Pauline Debrichy, Jérôme Giller, Barbara Salomé Felgenhauer et Martin Wautié, François Winants, son travail vient ajouter un nouveau chapitre à une histoire d’échanges artistiques transatlantique.
On vous invite à explorer le Québec dans les pas de Nicolas Belayew. Au gré de ses mots confiés, dans les silences des lieux qu’il a capturés et le long des traits spontanés de ses dessins, vous verrez se profiler la région qu’il traverse avec sensibilité. Dans quelques jours, une restitution de résidence au Centre Bang devrait témoigner de sa légendaire multidisciplinarité, avec des dessins, des prises de vue, des zines et peut-être d’autres objets imprimés… L’artiste sera bientôt de retour de son été indien, les valises chargées de nouveaux projets aux accents sans doute Chicoutimiens, et on a hâte d’entendre cela. On vous glisse pour illustrer ce texte quelques-unes de ses très belles recherches. Sachez aussi que dès juin 2027, une exposition envahira les salles du BPS22 qui mettra à l’honneur les artistes en résidence croisée1 entre Charleroi et Chicoutimi, à l’image de Lettres de Misarchie qui s’était tenue ici en 2021. Enfin, on vous rappelle que si vous êtes un artiste professionnel belge francophone résidant en Belgique, l’appel à candidature pour la prochaine résidence au Centre Bang est toujours en cours. Nous attendons les candidatures jusqu’au 6 septembre prochain.
1. Les artistes exposés seront : Stéphanie Auger, Magali Baribeau-Marchand, Julien Champagne, Pauline Debrichy, Barbara Salomé Felgenhauer, Jérôme Giller, Jonhatan Roy, François Winants.





