Valfret. Coll. Province de Hainaut © Leslie Artamonow

Publiée aux éditions FRMK (FREMOK), Sauvage est une série d’aquarelles avant d’être un livre ; comme une multitude de moments, d’arrêts sur images qui, mises bout à bout, révèlent une longue prise de conscience, celle d’un CRS tiraillé entre ses pulsions. Ce personnage anonyme, sans nom ni visage mais immé­di­ate­ment iden­ti­fi­able par son équipement, apparaît vers 2010 dans les dessins de Valfret. A cette époque, des émeutes se généralisent un peu partout : En Grèce suite à la crise de la dette publique, au Brésil lors de la Coupe du Monde 2014, puis en France dès octobre 2018 avec le mouvement des Gilets Jaunes. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses images témoignent d’actions de répression arbitraires et extrêmement violentes menées par la police. Surviennent ensuite la pandémie de Covid-19, ses con­fine­ments, ses restric­tions et ses con­séquences psy­chologiques. « Je n’étais pas éco-anxieux » dit Valfret, « j’étais éco-furieux ! » Dans ses carnets, de manière brute et spontanée, il fixe un flux d’obsessions, d’images et de pensées : « En plus j’avais arrêté de fumer, je dessinais des mégots partout ». 

Inspiré par « Le Grand Soulagement » de Quentin Faucompré, Valfret décide de canaliser cette colère par plus de douceur, de nature et de choses « qui lui font du bien ». « C’est ennuyeux de dessiner la violence. C’est pourquoi mon récit essaie d’en sortir ». A cette époque, il lit Philippe Descola, Bruno Latour, Vinciane Deprez, Baptiste Morizot, sur l’effondrement de la civil­i­sa­tion et le ré-ensauvage­ment. Sauvage est une sorte de conquête de l’Ouest inversée, un cheminement intérieur spirituel, un état de conscience modifié reprenant des structures anthro­pologiques profondes, à savoir la mort symbolique ou le parcours héroïque. C’est le voyage du héros décrit par Joseph Campbell dans son livre « Le Héros aux mille et un visages ». Celui de Valfret, un CRS, quitte son quotidien (qui ne fonctionne plus et en lequel il ne croit plus) pour vivre une aventure dans des contrées inconnues. Il y apprend à « vivre en chevreuil », y rencontre des forces fabuleuses, tentent de résister et comprendre les tensions qui l’animent, les surmontent, ne peut plus rester le même et renaît. Il peut alors vivre nu dans la nature, libéré des carcans de la société… La suite est à découvrir dans la série « Remercier chaque jour » publiée sur la plateforme numérique Télékom de l’éditeur Frémok et de La « S » Grand Atelier.

Sous des airs de naïveté taquine, Valfret tente de repenser notre rapport à l’insurrection par la poésie et l’humour. Le style se présente sous le mode du « vite-fait », du spontané, du rapide. En pleine page, il multiplie les influences et use d’un vaste répertoire icono­graphique et stylistique tout en recourant à des sources et des registres opposés. Dans un récit éclaté et une narration décomplexée, Sauvage commence avec une aquarelle représen­tant, sur fond de ciel turquoise, un gros pavé en pierre auréolé de sainteté ; référence à l’affiche « Moins de 21 ans voici votre bulletin de vote » réalisée par des étudiants de l’École des Arts Décoratifs de Paris, durant les man­i­fes­ta­tions et grèves sauvages de mai 1968. Le livre se termine avec le dessin d’un homme nu qui, après avoir abandonné son casque, ses bottes et ses vêtements noirs de CRS, court vers un horizon verdoyant. 

Dans une aquarelle présentant des petits hommes pissant debout dans la montagne, Valfret parodie l’homme qui essaie de pisser toujours plus loin et plus haut – un « jeu » que la plupart des garçons ont expérimenté. Clin d’œil sarcastique à la célèbre peinture de Caspar David Friedrich intitulée Le Voyageur contemplant une mer de nuages, l’artiste semble sceptique quant à l’humilité et la modestie envers la nature que véhicule cette période romantique. D’autres références à l’histoire de l’art sont recon­naiss­ables. Par exemple Le Déjeuner sur l’herbe d’Édouard Manet, dans cette scène où deux CRS débattent, allongés dans l’herbe, alors qu’à l’arrière-plan, une femme nue, coiffée d’un casque de protection, semble se laver ou cueillir des plantes. Les références à la culture populaire ne manquent pas non plus (la voiture du dessin-animé Cars, Tintin, Pokémon, les jeux d’échec et de dés), ainsi qu’à la religion chrétienne ou aux faits divers les plus risibles, comme ce rouleau de papier toilette érigé en objet de dévotion. 

Entre uchronie et dystopie, Valfret dote son récit de multiples facéties visuelles, de petites mythologies quo­ti­di­ennes revisitées par l’absurde et de ruptures formelles. Inspiré par le philosophe Baptiste Morizot, il prône une autre manière d’être vivant par l’ajustement de nos égards envers la Terre et remet l’humain à sa juste place, c’est-à-dire dans la nature. Le tout est balancé sur le papier avec l’énergie brute et sauvage qui nous manque souvent pour tout quitter quand rien ne va plus. 

  • Date 2019
  • Technique 25 planches originales tirées de l’édition Sauvage parue chez FRMK. Technique : Aquarelles sur papier
  • Dimensions

    Dimensions : 40 x 30 cm chaque, encadré

  • Copyright Collection de la Province de Hainaut
Dessin

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